Les aventures du mois de juin. Pierre Desproges.

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Rien de surprenant, finalement, à voir apparaître ici le nom de l’humoriste Pierre Desproges. En dépit du regard caustique qu’il portait sur le monde, cet épicurien savait aussi évoquer comme personne les plaisirs de la vie. Dans l’une de ses « Chroniques de la haine ordinaire », qui a pour titre « Les aventures du mois de juin », une famille regagne pour les vacances d’été sa maison de bord de mer. Desproges décrit celle-ci avec un art éprouvé de la formule :

« Au bout de l’allée est la maison, sobrement tarabiscotée balnéaire 1910, toit d’ardoise, murs blanc et brique, cernée de vigne vierge. Quand [Alexandre] ouvre la porte, la chaleur enfermée fait monter du parquet nu, nourri d’huile de pin, la senteur exotique des ponts de vieux navires. De l’autre côté des volets blancs, la terrasse aux pierres bleues. En contrebas, immense comme une éternité tranquille, frémissante à l’infini, inéluctable comme la mort et plus crédible que Dieu, la mer considérable s’en fout intensément. »

Chute admirable. Comme Alexandre Vialatte pour lequel il n’a jamais caché son admiration, P. Desproges excelle dans la concision ironique, la petite image cinglante qui fait voisiner avec bonheur truculence et poésie. De sorte qu’Aragon s’invite sans mal dans l’évocation savoureuse de cette belle soirée du mois de juin (« C’est un temps contre nature, comme le ciel des peintures, comme l’oubli des tortures… ») et fait écho à de belles envolées pour rire où transparaît néanmoins un talent réel d’écrivain. Voilà cette mer « venue d’Ouest qui claque aux sables vierges, et va et vient, monte et descend comme un amant formidable. La mer tour à tour miroir de plomb ou furie galopante. La mer. » Ou ce soleil qui « descend religieusement sur l’horizon paisible, comme une hostie rouge avalée par la mer ». Mais le grand Desproges, c’est décidément la trouvaille cocasse, cette manière d’extraire de la réalité le délicat suc de l’imagination. Les deux petites filles de la famille jouent au bord de la mer : « Vues d’ici, on dirait des fourmis déconnant sur un ourlet. » Et tout est dit.

 

 

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Pierre Desproges, Chroniques de la haine ordinaire Tomes 1 et 2 : Edition limitée, 2007, éditions Points, 386 pages. 5,94 €.

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