Photographier la mer. L’exemple de Sugimoto.

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Comment photographier la mer ? Ou plutôt : que photographier de la mer ? Entre le pittoresque et le spectaculaire, se glisse tout le prisme des partis-pris qui conduisent très vite à la lassitude. Le mouvement de la mer, réduit à un instantané, n’est souvent plus qu’une scène anecdotique frappée de stérilité. La solution proposée par le photographe japonais Hiroshi Sugimoto prend le contre-pied de cette perspective. Une solution minimaliste.

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La mer en noir et blanc, et rien d’autre que la mer. Comme chez Bernd et Hilla Becher, chaque photo de l’horizon est composée de manière identique. L’angle de vue et le cadrage sont immuables. L’occupation du ciel est de dimension égale à celle de la mer. Le photographe, pour garantir l’exactitude de sa visée, n’a pas hésité à inscrire sur le dépoli de sa chambre photographique les repères nécessaires à une prise de vue parfaite.

Contrairement aux époux Becher, qui s’étaient fixé des règles immuables pour prendre en photo des séries de bâtiments industriels, Sugimoto, s’il cherche toujours à photographier une mer calme, accepte les variations climatiques. En cas de brouillard, par exemple, il attend que le voile s’estompe suffisamment pour que la ligne d’horizon soit visible.

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Une autre particularité, qui rejoint, là, celle des époux Becher, c’est le choix du point de vue. Sugimoto tient à se trouver toujours à vingt mètres au-dessus du niveau de la mer. Un moyen pour lui, par ce recul, d’obtenir ce qu’il n’aurait jamais pu réaliser si ses photographies avaient été prises à proximité du rivage. On a souvent tendance à photographier la mer depuis la plage ou un port, à un niveau trop bas pour éviter les détails. Avec Sugimoto, en revanche, on se place sur un promontoire que l’on assimile, inconsciemment, à un point de vue privilégié.

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Sugimoto utilise une chambre photographique pour ses prises, son négatif est de 4 pouces sur 5 pouces. Grand négatif, donc, qui permet d’obtenir des tirages de 80×60 cm. Sugimoto observe une pose courte, procède à une très grande ouverture et utilise un film peu sensible, idéal pour la netteté recherchée. Le résultat obtenu est une composition de motifs, une étendue de mouvements harmonieux de vagues légères, plus proches de l’abstraction que de l’évocation. C’est l’inverse du choix d’un Michael Kenna qui a lancé la mode de la pose longue, produisant un effet de mer vaporeuse.

Sans aller jusqu’à mobiliser le matériel de Sugimoto, on peut suivre l’exemple de ce dernier. Une bonne photographie qui se borne à montrer la mer, vierge de toute présence humaine, primitive, sans avant-plan, comme si l’on était, pour reprendre les termes de l’artiste japonais, « le premier homme », cette photographie-là peut recevoir divers traitement. Ligne d’horizon plus basse ou plus haute, choix de la couleur avec une saturation renforçant l’aspect abstrait, presque artificiel, format plus long que large, le tout imprimé en grand format sur digital print. Il s’agit cependant d’être extrêmement attentif à la rectitude de l’horizon ! Pour une photo au format long, on se doute que le moindre écart ruinera l’effet. Les appareils numériques, de toute façon, donnent la possibilité de viser avec excellence cette fameuse ligne d’horizon. On fera remarquer, par parenthèse, que la Bretagne nord réserve les meilleures conditions pour tous ceux qui voudraient obtenir la plus grande netteté. Pas de soleil sur la mer, donc pas de reflets.

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Exemple d’une asymétrie mer/ciel.

Dernière remarque qui concerne le profit qu’on peut tirer d’une telle photo en décoration intérieure : souligner esthétiquement un espace, accentuer la perspective offerte par un mur nu, c’est le rôle d’un élément latéral classique comme le low board (meuble bas et long). L’exposition de ce type de photographie possède, quant à elle, une double valeur esthétique : elle accentue les lignes de fuite et elle offre une profondeur de champ.

Illustrations ci-dessus :

Hiroshi Sugimoto, Seascape : North Atlantic Ocean, Cape Breton, 1996. Gélatine argentique.

Id., Seascape : Aegean Sea, Pillon, 1990. Gélatine argentique.

Id., Seascape : Baltic Sea, near Rügen, 1996. Gélatine argentique.

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